Accueil
->
conceptions et méthode de travail
->
Extrait de Thèse
EXTRAIT
DE THESE
Pour
une conception intégrative de la Psychothérapie
et de la Formation en Psychothérapie
par Françoise Zannier,
Doctorante en psychologie clinique
sous
la Direction de Pierre Angel, Professeur à l'Université de Paris VIII
« En méditant philosophiquement sur chaque notion, on verrait aussi plus clairement le caractère polémique de la définition retenue, tout ce que cette définition distingue, retranche et refuse ». G. Bachelard.
1.1. PSYCHOTHERAPIE
Une revue de la littérature montre qu'il n'y a pas de consensus autour du terme psychothérapie. On ne trouvera donc pas ici une définition simple et univoque, mais plutôt des propositions de définition, visant à rendre compte de ce concept. Cet état des choses est en partie le pendant de l'absence de définition univoque des notions de santé
mentale et de maladie : « il n'y a pas de définition généralement acceptée de la santé et de la maladie » [1].
N. Sienelnikoff
rapporte que « beaucoup de bien-portants sont des consommateurs de psychothérapies »
[2]
De fait, indépendamment de leur objectif premier de soigner des troubles (alors même que de nombreux " troubles" ont une valeur de symptômes) les psychothérapies englobent connaissance de soi et travail
sur soi, en vue d’un mieux-être auquel chacun(e) aspire. En d'autres termes, les changements désirables dans le sens d'un fonctionnement mental et de comportements mieux adaptés, dépendent de problématiques et d'objectifs fort différents.
Un sens large du mot« psychothérapie », coexiste ainsi avec le sens strict ou étymologique du terme. Beaucoup de demandes de « psychothérapie »
sont en effet des demandes de conseil, d'accompagnement ou d’aide psychologique, ce qui contribue à entretenir une certaine confusion… cela étant, le premier sens doit-il primer sur le second ?
Ce n'est ni évident ni essentiel, du point de vue des actions à mener.
Le rapport sur la santé dans le monde 2001[3] soutient une conception polysémique
de la psychothérapie : « plusieurs techniques et démarches fondées sur des théories différentes se sont révélées efficaces pour
le traitement de certains troubles mentaux et du comportement. On peut citer à
cet égard la thérapie comportementale, la thérapie cognitive, l'entretien en
face-à-face, les techniques de relaxation et la thérapie de soutien (techniques
de conseil) (OMS, 1993b) ».
De fait,en réponse au besoin essentiel pour l’homme, de santé et de bien-être, les
principales théories psychothérapeutiques se sont développées dans les pays
occidentaux, à partir des idées de grands précurseurs, qui étaient pratiquement toujours des psychiatres,
des psychologues ou des psychanalystes de formation,... bref, des
spécialistes ayant une formation universitaire, et parfois double, en philosophie notamment.
Historiquement, le développement des pratiques psychothérapeutiques s'est
donc
réalisé tant à l'intérieur de services hospitalo-universitaires,
qu'au sein de cabinets et d'organismes privés, comme c'est le cas de toutes les
pratiques médicales ou para-médicales en général.
Cependant,
dans le sillage des travaux de Freud et du fait du fort
développement des théories psychologiques, les psychothérapies
ont acquis une
autonomie telle qu'elles se sont progressivement développées de manière
indépendante du monde médical.
Au
niveau universitaire [3'], la reconnaissance d'une dimension psychique relativement
indépendante du corps et possédant une autonomie propre, d'une
part,
l'évidence de l'intrication des faits psychologiques avec des considérations d'ordre éthique
et philosophique, d'autre part, ont abouti au dégagement d'une discipline
spécifique, la psychologie
clinique initiée par Daniel Lagache, ce dernier pouvant être considéré
comme l'un des premiers représentants de l'éclectisme et
de l'intégration en France, comme on l'a vu dans la partie précédente.
Dans
son optique, comme dans celle de Juliette Favez Boutonnier qui implanta le premier
laboratoire de psychologie clinique à La Sorbonne puis à Censier,
et de tous leurs successeurs, l'objet de la psychologie clinique a toujours
été l'étude et le traitement des problèmes psychologiques,
à partir de différents référentiels théoriques.
Comme on le sait, cela se produisit au prix d'une profonde rupture avec la psychologie
expérimentale, qui dominait alors le champ universitaire.
Dans le
même temps parallèlement, des organismes privés de psychothérapie se sont développés
d'autant plus "facilement" que libérés de l'emprise médicale, leurs
divers fondateurs se sont trouvés du même coup libérés du contrôle de l'Etat, et
de l'exigence d'une formation à la fois généraliste, spécifique et
rigoureuse.
Ainsi, dès
la fin du 19e siècle, mais surtout pendant la seconde moitié du 20e
siècle, le développement des psychothérapies a été d'autant plus foisonnant que
cette discipline complexe par la nature herméneutique de son objet, et «
laxiste » par le statut insuffisamment défini de celui-ci, fait place à toutes sortes
de conceptions plus ou moins novatrices, originales ou pertinentes, ce qui
conduit inévitablement à des abus ou à des
effets pervers parfois difficilement repérables.
G. Apfeldorfer [4]
explique : « Psychothérapie : il n'est de
définition plus floue , qui recouvre tout aussi bien des techniques codifiées,
des pratiques ayant conduit à des théorisations sophistiquées, un bavardage
amical entre patient et thérapeute. on serait en droit de penser que de tels
écarts devraient engendrer des écarts comparables dans les résultats. Il
n'en est rien : ainsi, dans bon nombre de pathologies, les résultats thérapeutiques
diffèrent peu selon la théorie et l'école de pensée thérapeutique. mais
grandement d'un thérapeute à l'autre... On en est alors réduit à invoquer ce
qui fait que la psychothérapie n'est en rien une science mais reste un art».
Outre ces faits, dont on ne saurait dire si, à l'instar de
la poule et de l'oeuf, ils sont la cause
ou la conséquence de ce qui suit, force est de constater que l'absence de réglementation de l'exercice de
la psychothérapie, contribue à
entretenir cette situation.
Comme l'observe Tobie Nathan [5]
,
« en l'état actuel des choses, n'importe quel groupement peut s'intituler
Ecole de Psychothérapie. ». En effet, on constate l'existence d'écoles
privées, oeuvrant à partir d'un modèle unique (portant souvent le nom du ou des
« patrons » de cette école), dont les bases théoriques sont opaques
et confuses : les "emprunts" théoriques et les filiations
terminologiques sont rarement
explicités, des concepts flous, voire fantaisistes, recouverts d'un vernis
"scientiste", sont sensés expliquer des mécanismes dont la vraisemblance paraît
douteuse. Par contre, ces écoles s'appuient ostensiblement sur le
charisme de leur(s) dirigeant(s), et sur la puissance financière de
leurs organisations. toutes choses prédominant largement, semble-t-il,
sur l'originalité et la pertinence de leurs conceptions, de même
que sur le sérieux des formations.
Alain Blanchet [6]
décrit cette situation de la manière suivante : « nous observons ou constatons
que le paysage des pratiques est pour le moins confus : - des dizaines
d'obédiences, de chapelles proposant des produits parfois peu identifiables ; -
des modèles et pratiques définis par la seule référence à leur promoteur et
initiateur (Freudien, Lacanien, jungien, reichien, rogerien, ericsonien, beckien,
etc.) ; un manque
d'étayage des pratiques sur des connaissances scientifiques avérées, et donc
une absence d'évolution, de progrès, et le risque associé d'une acceptation
sans critique de principes dogmatiques ;
des modèles explicatifs et praxéologiques souvent incompatibles entre
eux ; - des transmissions de savoir-faire privés impliquant des relations de
subordination à des maîtres, voire s'effectuant par des processus de type
initiatique ».
Sur cette
même question, Tobie Nathan [7]
précise : « en France, toutes les écoles de psychothérapie, (écoles de
psychanalyse -il en existe au moins une vingtaine-, de psychothérapie
humaniste, de Gestalt, d'hypnose, de bioénergie, de thérapie familiale)
sont
des institutions privées dont le fonctionnement réel est rendu particulièrement
opaque du fait que les formateurs sont aussi les thérapeutes (ou les anciens
thérapeutes) de leurs élèves. On devine les problèmes de pouvoir, de
légitimité, les demandes de reconnaissance, les ruptures et parfois les
véritables psychodrames que peut engendrer une telle organisation de la
formation. »
Dans ces conditions, on comprend l'importance
cruciale accordée par la plupart des écoles privées, à la psychothérapie personnelle
et à la supervision. Cette condition posée comme étant rédhibitoire, les oppose à d'autres
grandes écoles (TCC et thérapies systémiques notamment),
et paraît
suspecte de viser principalement la pérennité des institutions
et l' "establishment" de leurs affiliés, la qualité de ces formations n'étant
par ailleurs ni parfaitement établie, ni particulièrement reconnue.
En
outre, cette position dogmatique
paraît peu respectueuse de celle des grandes écoles citées, et fait
ainsi bon marché du souci d'ordre éthique
qui devrait animer tout psychothérapeute digne de ce nom.
Les présupposés
qui la motivent relèvent d'un mode de pensée unique à
prétention hégémonique, opposé à l'esprit scientifique. Plus précisément, en l'occurrence, le fait que le
thérapeute est inclus dans le système thérapeutique
n'est en rien "résolu" par sa psychothérapie personnelle, puisqu'il l'est de toute
façon, du point de vue épistémologique (cf sur les plans
à la fois théorique, pratique et personnel).
En d'autres termes, le
dogme en question ne change
rien au fait qu'il n'y a d'objet que pour une conscience, non pour la science, car cette dernière ne pense pas.
La psychothérapie n'a rien à dire sur la psychothérapie
: ce qu'est la psychothérapie ne peut être dit qu'à partir
d'une réflexion philosophique (Heidegger) ... Où l'on comprend
que ce ne sont pas les postulats qui font la
science, mais les consensus autour des postulats.
Il s'agit donc d'admettre que celui
mis en question ici,
relève d'un choix métaphysique concernant l'être du thérapeute,
non d'une position scientifique en elle-même, sachant que toute
science repose effectivement sur une décision métaphysique
concernant l'être de l'objet étudié (A. Boutot).
Enfin, l'allégation selon laquelle cette condition s'inspire des conceptions
freudiennes, occulte le fait que ces dernières
ont toujours été beaucoup plus complexes et nuancées dans
les textes que
ce qui en a été retenu ou fait. Le mode de pensée
dialectique et le raisonnement discursif de Freud, n'ont rien à voir
en effet, avec la position dogmatique et totalitaire évoquée
ici. [7']
Concernant la connaissance de l'inconscient,
des travaux psychanalytiques comme ceux de
Karen Horney notamment, montrent la possibilité et l'intérêt
de l'auto-analyse, que Freud a d'ailleurs lui-même pratiquée pour
fonder la psychanalyse. Par conséquent, en toute rigueur, prétendre
qu'"Être soi-même son propre objet de recherche, avec l’aide d’un
savant qui a lui-même accompli une démarche semblable bien avant, est la
["seule et unique", NDLR]
condition préalable nécessaire pour percevoir l’existence et les lois de
l’inconscient" (JM Fourcade), est un argument tendancieux, et pour ainsi
dire fallacieux.
W. Huber confirme ainsi ce qui précède : «
Il n'y a pas
encore de description et de classification unitaires des formes de
psychothérapies. De plus, les
différentes méthodes psychothérapeutiques ne sont jusqu'à présent pas le seul
résultat d'un développement scientifique interne, mais elles ont également été
influencées par des facteurs personnels, des conditions sociales et de
politique professionnelle» [8]. En
tout état de cause, l'existence de fait d'une profession de psychothérapeute,
et le lobbying auquel se livrent les organisations des dits psychothérapeutes,
pour obtenir la création d'un titre
dont elles prétendent être les seules à détenir la légitimité, montrent s'il en
est besoin, comment les enjeux cliniques peuvent parfois s'effacer au profit
d'enjeux purement politiques et économiques.
Pour en revenir
aux différents types d'« aide psychologique », qui en est l'
expression générique, on trouve dans la littérature des notions telles
que : suivi, accompagnement, counselling, coaching, entretien clinique à
visée psychothérapique
[9]
,
psychothérapie de soutien[10],
psychothérapie médiatisée, psychothérapie spécifique.
Selon W. Huber [11],
« l'intervention psychologique se définit comme une action professionnelle
scientifiquement fondée et empiriquement évaluée (contrôlée) qui opère par des
moyens et méthodes psychologiques, au niveau de l'expérience vécue et du
comportement, ayant pour fin le développement ou la réhabilitation d'une
personne, ou encore la prévention ou le traitement de troubles. Le
traitement ou la thérapie de troubles déjà manifestes. n'est pas poursuivi par
la seule psychothérapie au sens restreint, mais plus généralement par toute
intervention psychologique clinique. La notion de psychothérapie ne couvre donc
qu'une partie de toutes les interventions faites sur des troubles ». Selon Huber, encore : « Une classification ordonne les
méthodes d'intervention en fonction de leur centre de gravité en distinguant
trois groupes (1) prévention, réhabilitation et conseil ; 2) intervention de crise et
accompagnement ; 3) psychothérapie au sens
restreint).
On voit au
travers des précèdents développements, que la notion de psychothérapie
est à la fois polysémique et
controversée, tout ceci compte-tenu des différents usages du terme qui sont
fonction des locuteurs et des contextes, et aussi des enjeux que ce terme
recouvre.
Sur ce
point, rappelons que nous nous situons explicitement dans la perspective du
constructivisme social. Celle-ci conteste la revendication
positiviste d'atteindre une connaissance générale fondamentale et objective du
monde grâce à la méthode des sciences naturelles. Elle affirme
au contraire que la
connaissance est toujours déterminée en partie par le contexte culturel et subjectif
du sujet connaissant.
Cela signifie notamment que personne ne peut prétendre détenir le monopole
de la définition d'une notion et des implications que celle-ci comporte. Ainsi, plusieurs points de vue peuvent être
valides, dès lors qu'ils sont étayés et justifiés contextuellement.
Quoi
qu'il en soit, pour notre part, nous nous
réjouissons du projet de création d'un
doctorat d'exercice de la psychothérapie, c'est à dire d'une formation
universitaire diplômante, qui
respecterait au mieux les valeurs de la
science et celles de la démocratie, et permettrait de mieux contrôler
l'accès à la fonction psychothérapeutique. Nous rejoignons en cela la position
suivante : « Je suis de ceux qui pensent que l'université offre les
garanties que ne présentent pas les écoles privées : multiplicité des choix
théoriques, ouverture à la recherche et aux innovations, habitude des validations
les moins subjectives. Une formation universitaire à la psychothérapie
permettrait par exemple que les futurs psychothérapeutes acquièrent plusieurs
techniques de psychothérapie et ne restent pas, comme c'est si souvent le cas
aujourd'hui, les adeptes inconditionnels, les dévots définitivement fascinés
par la technique dans laquelle ils ont été un jour initiés
[12] »
1.2. ECLECTISME
Dans le Dictionnaire Petit Robert, se trouve la définition suivante : « Philo. : Ecole et méthode philosophique de Potamon d'Alexandrie recommandant d'emprunter aux divers systèmes les thèses les meilleures quand elles sont conciliables, plutôt que d'édifier un système nouveau. Par ext. : Disposition d'esprit de celui qui n'a pas de goût exclusif, ne se limite pas à une catégorie d'objet».
M. Marie-Cardine et O.Chambon en présentent une synthèse : « Ce terme provient dans l'étymologie, du grec Eklegein, qui signifie choisir. Il implique l'idée d'un choix réalisé entre plusieurs objets ou plusieurs idées, et il prendra le sens général, au XIXe siècle, de celui qui n'a pas de goût exclusif, qui s'opposera ainsi à celui qui est exclusif, sectaire. Il a désigné un mouvement philosophique dont on retrouve la trace au Ve siècle avant notre ère. Il s'agissait d'une école et d'une méthode philosophique qui préconisait de pratiquer un choix parmi les opinions considérées comme vraies - tout au moins partiellement et si elles étaient conciliables - pour en constituer une doctrine censée représenter la vérité et la croyance générale de l'humanité. Se posait alors le problème du choix des critères et du moyen de reconnaissance de la part de vérité de chacun des systèmes ; ce moyen était la raison universelle, (que) l'homme a toujours invoquée depuis cette époque... Très tôt, le mouvement éclectique montre ses limites : tentative idéale d'aboutir aux meilleures synthèses, mais risque permanent de tomber dans la confusion, l'inconsistance de la dispersion. L'histoire montre qu'il a sans doute mieux réussi dans le domaine de l'art que dans le domaine de la philosophie.». Pour les raisons qui précèdent, ce terme est très ambivalent : il peut suivant les auteurs, signifier le meilleur, ou alors au contraire, le pire. Par conséquent, il est utilisé à des fins très contradictoires.