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EXTRAIT
DE THESE
Pour
une conception intégrative de la Psychothérapie
et de la Formation en Psychothérapie
par Françoise Zannier,
Doctorante en psychologie clinique
sous
la Direction de Pierre Angel, Professeur à l'Université de Paris VIII
« En méditant philosophiquement sur chaque notion, on verrait aussi plus clairement le caractère polémique de la définition retenue, tout ce que cette définition distingue, retranche et refuse ». G. Bachelard.
1.1. PSYCHOTHERAPIE
Une revue de la littérature montre qu'il n'y a pas de consensus autour du terme psychothérapie. On ne trouvera donc pas ici une définition simple et univoque, mais plutôt des propositions de définition, visant à rendre compte de ce concept. Cet état des choses est en partie le pendant de l'absence de définition univoque des notions de santé
mentale et de maladie : « il n'y a pas de définition généralement acceptée de la santé et de la maladie » [1].
N. Sienelnikoff
rapporte que « beaucoup de bien-portants sont des consommateurs de psychothérapies »
[2]
De fait, indépendamment de leur objectif premier de soigner des troubles (alors même que de nombreux " troubles" ont une valeur de symptômes) les psychothérapies englobent connaissance de soi et travail
sur soi, en vue d’un mieux-être auquel chacun(e) aspire. En d'autres termes, les changements désirables dans le sens d'un fonctionnement mental et de comportements mieux adaptés, dépendent de problématiques et d'objectifs fort différents.
Un sens large du mot« psychothérapie », coexiste ainsi avec le sens strict ou étymologique du terme. Beaucoup de demandes de « psychothérapie »
sont en effet des demandes de conseil, d'accompagnement ou d’aide psychologique, ce qui contribue à entretenir une certaine confusion… cela étant, le premier sens doit-il primer sur le second ?
Ce n'est ni évident ni essentiel, du point de vue des actions à mener.
Le rapport sur la santé dans le monde 2001[3] soutient une conception polysémique
de la psychothérapie : « plusieurs techniques et démarches fondées sur des théories différentes se sont révélées efficaces pour
le traitement de certains troubles mentaux et du comportement. On peut citer à
cet égard la thérapie comportementale, la thérapie cognitive, l'entretien en
face-à-face, les techniques de relaxation et la thérapie de soutien (techniques
de conseil) (OMS, 1993b) ».
De fait,en réponse au besoin essentiel pour l’homme, de santé et de bien-être, les
principales théories psychothérapeutiques se sont développées dans les pays
occidentaux, à partir des idées de grands précurseurs, qui étaient pratiquement toujours des psychiatres,
des psychologues ou des psychanalystes de formation,... bref, des
spécialistes ayant une formation universitaire, et parfois double, en philosophie notamment.
Historiquement, le développement des pratiques psychothérapeutiques s'est
donc
réalisé tant à l'intérieur de services hospitalo-universitaires,
qu'au sein de cabinets et d'organismes privés, comme c'est le cas de toutes les
pratiques médicales ou para-médicales en général.
Cependant,
dans le sillage des travaux de Freud et du fait du fort
développement des théories psychologiques, les psychothérapies
ont acquis une
autonomie telle qu'elles se sont progressivement développées de manière
indépendante du monde médical.
Au
niveau universitaire [3'], la reconnaissance d'une dimension psychique relativement
indépendante du corps et possédant une autonomie propre, d'une
part,
l'évidence de l'intrication des faits psychologiques avec des considérations d'ordre éthique
et philosophique, d'autre part, ont abouti au dégagement d'une discipline
spécifique, la psychologie
clinique initiée par Daniel Lagache, ce dernier pouvant être considéré
comme l'un des premiers représentants de l'éclectisme et
de l'intégration en France, comme on l'a vu dans la partie précédente.
Dans
son optique, comme dans celle de Juliette Favez Boutonnier qui implanta le premier
laboratoire de psychologie clinique à La Sorbonne puis à Censier,
et de tous leurs successeurs, l'objet de la psychologie clinique a toujours
été l'étude et le traitement des problèmes psychologiques,
à partir de différents référentiels théoriques.
Comme on le sait, cela se produisit au prix d'une profonde rupture avec la psychologie
expérimentale, qui dominait alors le champ universitaire.
Dans le
même temps parallèlement, des organismes privés de psychothérapie se sont développés
d'autant plus "facilement" que libérés de l'emprise médicale, leurs
divers fondateurs se sont trouvés du même coup libérés du contrôle de l'Etat, et
de l'exigence d'une formation à la fois généraliste, spécifique et
rigoureuse.
Ainsi, dès
la fin du 19e siècle, mais surtout pendant la seconde moitié du 20e
siècle, le développement des psychothérapies a été d'autant plus foisonnant que
cette discipline complexe par la nature herméneutique de son objet, et «
laxiste » par le statut insuffisamment défini de celui-ci, fait place à toutes sortes
de conceptions plus ou moins novatrices, originales ou pertinentes, ce qui
conduit inévitablement à des abus ou à des
effets pervers parfois difficilement repérables.
G. Apfeldorfer [4]
explique : « Psychothérapie : il n'est de
définition plus floue , qui recouvre tout aussi bien des techniques codifiées,
des pratiques ayant conduit à des théorisations sophistiquées, un bavardage
amical entre patient et thérapeute. on serait en droit de penser que de tels
écarts devraient engendrer des écarts comparables dans les résultats. Il
n'en est rien : ainsi, dans bon nombre de pathologies, les résultats thérapeutiques
diffèrent peu selon la théorie et l'école de pensée thérapeutique. mais
grandement d'un thérapeute à l'autre... On en est alors réduit à invoquer ce
qui fait que la psychothérapie n'est en rien une science mais reste un art».
Outre ces faits, dont on ne saurait dire si, à l'instar de
la poule et de l'oeuf, ils sont la cause
ou la conséquence de ce qui suit, force est de constater que l'absence de réglementation de l'exercice de
la psychothérapie, contribue à
entretenir cette situation.
Comme l'observe Tobie Nathan [5]
,
« en l'état actuel des choses, n'importe quel groupement peut s'intituler
Ecole de Psychothérapie. ». En effet, on constate l'existence d'écoles
privées, oeuvrant à partir d'un modèle unique (portant souvent le nom du ou des
« patrons » de cette école), dont les bases théoriques sont opaques
et confuses : les "emprunts" théoriques et les filiations
terminologiques sont rarement
explicités, des concepts flous, voire fantaisistes, recouverts d'un vernis
"scientiste", sont sensés expliquer des mécanismes dont la vraisemblance paraît
douteuse. Par contre, ces écoles s'appuient ostensiblement sur le
charisme de leur(s) dirigeant(s), et sur la puissance financière de
leurs organisations. toutes choses prédominant largement, semble-t-il,
sur l'originalité et la pertinence de leurs conceptions, de même
que sur le sérieux des formations.
Alain Blanchet
[6] décrit cette situation de
la manière suivante : « nous observons ou constatons que le paysage des
pratiques est pour le moins confus : - des dizaines d'obédiences, de chapelles
proposant des produits parfois peu identifiables ; - des modèles et pratiques
définis par la seule référence à leur promoteur et initiateur (Freudien,
Lacanien, jungien, reichien, rogerien, ericsonien, beckien,
etc.) ; un manque
d'étayage des pratiques sur des connaissances scientifiques avérées, et donc
une absence d'évolution, de progrès, et le risque associé d'une acceptation
sans critique de principes dogmatiques ;
des modèles explicatifs et praxéologiques souvent incompatibles entre
eux ; - des transmissions de savoir-faire privés impliquant des relations de
subordination à des maîtres, voire s'effectuant par des processus de type
initiatique ».
Sur cette même question, Tobie Nathan [7]
précise : « en France, toutes les écoles de psychothérapie, (écoles de
psychanalyse -il en existe au moins une vingtaine-, de psychothérapie humaniste,
de Gestalt, d'hypnose, de bioénergie, de thérapie familiale) sont des
institutions privées dont le fonctionnement réel est rendu particulièrement
opaque du fait que les formateurs sont aussi les thérapeutes (ou les anciens
thérapeutes) de leurs élèves. On devine les problèmes de pouvoir, de légitimité,
les demandes de reconnaissance, les ruptures et parfois les véritables
psychodrames que peut engendrer une telle organisation de la formation. »
Dans ces conditions, on comprend l'importance
cruciale accordée par la plupart des écoles privées, à la psychothérapie personnelle
et à la supervision. Cette condition posée comme étant rédhibitoire, les oppose à d'autres
grandes écoles (TCC et thérapies systémiques notamment),
et paraît
suspecte de viser principalement la pérennité des institutions
et l' "establishment" de leurs affiliés, la qualité de ces formations n'étant
par ailleurs ni parfaitement établie, ni particulièrement reconnue.
En
outre, cette position dogmatique
paraît peu respectueuse de celle des grandes écoles citées, et fait
ainsi bon marché du souci d'ordre éthique
qui devrait animer tout psychothérapeute digne de ce nom.
Les présupposés
qui la motivent relèvent d'un mode de pensée unique à
prétention hégémonique, opposé à l'esprit scientifique. Plus précisément, en l'occurrence, le fait que le
thérapeute est inclus dans le système thérapeutique
n'est en rien "résolu" par sa psychothérapie personnelle, puisqu'il l'est de toute
façon, du point de vue épistémologique (cf sur les plans
à la fois théorique, pratique et personnel).
En d'autres termes, le
dogme en question ne change
rien au fait qu'il n'y a d'objet que pour une conscience, non pour la science, car cette dernière ne pense pas.
La psychothérapie n'a rien à dire sur la psychothérapie
: ce qu'est la psychothérapie ne peut être dit qu'à partir
d'une réflexion philosophique (Heidegger) ... Où l'on comprend
que ce ne sont pas les postulats qui font la
science, mais les consensus autour des postulats.
Il s'agit donc d'admettre que celui
mis en question ici,
relève d'un choix métaphysique concernant l'être du thérapeute,
non d'une position scientifique en elle-même, sachant que toute
science repose effectivement sur une décision métaphysique
concernant l'être de l'objet étudié (A. Boutot).
Enfin, l'allégation selon laquelle cette condition s'inspire des conceptions
freudiennes, occulte le fait que ces dernières ont toujours été beaucoup plus
complexes et nuancées dans les textes que ce qui en a été retenu ou fait. Le
mode de pensée dialectique et le raisonnement discursif de Freud, n'ont rien à
voir en effet, avec la position dogmatique et totalitaire évoquée ici. [7']
Concernant la connaissance de l'inconscient,
des travaux psychanalytiques comme ceux de
Karen Horney notamment, montrent la possibilité et l'intérêt
de l'auto-analyse, que Freud a d'ailleurs lui-même pratiquée pour
fonder la psychanalyse. Par conséquent, en toute rigueur, prétendre
qu'"Être soi-même son propre objet de recherche, avec l’aide d’un
savant qui a lui-même accompli une démarche semblable bien avant, est la
["seule et unique", NDLR]
condition préalable nécessaire pour percevoir l’existence et les lois de
l’inconscient" (JM Fourcade), est un argument tendancieux, et pour ainsi
dire fallacieux.
W. Huber confirme ainsi ce qui précède : « Il n'y a pas
encore de description et de classification unitaires des formes de
psychothérapies. De plus, les différentes méthodes psychothérapeutiques ne sont
jusqu'à présent pas le seul résultat d'un développement scientifique interne,
mais elles ont également été influencées par des facteurs personnels, des
conditions sociales et de politique professionnelle» [8]. En
tout état de cause, l'existence de fait d'une profession de psychothérapeute, et
le lobbying auquel se livrent les organisations des dits psychothérapeutes, pour
obtenir la création d'un titre dont elles prétendent être les seules à
détenir la légitimité, montrent s'il en est besoin, comment les enjeux cliniques
peuvent parfois s'effacer au profit d'enjeux purement politiques et économiques.
Pour en revenir
aux différents types d'« aide psychologique », qui en est l'
expression générique, on trouve dans la littérature des notions telles
que : suivi, accompagnement, counselling, coaching, entretien clinique à
visée psychothérapique [9] ,
psychothérapie de soutien [10],
psychothérapie médiatisée, psychothérapie spécifique.
Selon W. Huber [11],
« l'intervention psychologique se définit comme une action professionnelle
scientifiquement fondée et empiriquement évaluée (contrôlée) qui opère par des
moyens et méthodes psychologiques, au niveau de l'expérience vécue et du
comportement, ayant pour fin le développement ou la réhabilitation d'une
personne, ou encore la prévention ou le traitement de troubles. Le traitement ou
la thérapie de troubles déjà manifestes. n'est pas poursuivi par la seule
psychothérapie au sens restreint, mais plus généralement par toute intervention
psychologique clinique. La notion de psychothérapie ne couvre donc qu'une partie
de toutes les interventions faites sur des troubles ». Selon Huber, encore :
« Une classification ordonne les méthodes d'intervention en fonction de leur
centre de gravité en distinguant trois groupes (1) prévention, réhabilitation et
conseil ; 2) intervention de crise et accompagnement ; 3) psychothérapie au sens
restreint).
On voit au
travers des précèdents développements, que la notion de psychothérapie
est à la fois polysémique et
controversée, tout ceci compte-tenu des différents usages du terme qui sont
fonction des locuteurs et des contextes, et aussi des enjeux que ce terme
recouvre.
Sur ce
point, rappelons que nous nous situons explicitement dans la perspective du
constructivisme social. Celle-ci conteste la revendication
positiviste d'atteindre une connaissance générale fondamentale et objective du
monde grâce à la méthode des sciences naturelles. Elle affirme
au contraire que la
connaissance est toujours déterminée en partie par le contexte culturel et subjectif
du sujet connaissant.
Cela signifie notamment que personne ne peut prétendre détenir le monopole
de la définition d'une notion et des implications que celle-ci comporte. Ainsi, plusieurs points de vue peuvent être
valides, dès lors qu'ils sont étayés et justifiés contextuellement.
Quoi
qu'il en soit, pour notre part, nous nous
réjouissons du projet de création d'un
doctorat d'exercice de la psychothérapie, c'est à dire d'une formation
universitaire diplômante, qui respecterait au mieux les valeurs
de la science et celles de la démocratie, et permettrait de mieux contrôler
l'accès à la fonction psychothérapeutique. Nous rejoignons en cela la position
suivante : « Je suis de ceux qui pensent que l'université offre les garanties
que ne présentent pas les écoles privées : multiplicité des choix théoriques,
ouverture à la recherche et aux innovations, habitude des validations les moins
subjectives. Une formation universitaire à la psychothérapie permettrait par
exemple que les futurs psychothérapeutes acquièrent plusieurs techniques de
psychothérapie et ne restent pas, comme c'est si souvent le cas aujourd'hui, les
adeptes inconditionnels, les dévots définitivement fascinés par la technique
dans laquelle ils ont été un jour initiés [12] »
1.2. ECLECTISME
Dans le Dictionnaire Petit Robert, se trouve la définition suivante : « Philo. : Ecole et méthode philosophique de Potamon d'Alexandrie recommandant d'emprunter aux divers systèmes les thèses les meilleures quand elles sont conciliables, plutôt que d'édifier un système nouveau. Par ext. : Disposition d'esprit de celui qui n'a pas de goût exclusif, ne se limite pas à une catégorie d'objet».
M. Marie-Cardine et O.Chambon en présentent une synthèse : « Ce terme provient dans l'étymologie, du grec Eklegein, qui signifie choisir. Il implique l'idée d'un choix réalisé entre plusieurs objets ou plusieurs idées, et il prendra le sens général, au XIXe siècle, de celui qui n'a pas de goût exclusif, qui s'opposera ainsi à celui qui est exclusif, sectaire. Il a désigné un mouvement philosophique dont on retrouve la trace au Ve siècle avant notre ère. Il s'agissait d'une école et d'une méthode philosophique qui préconisait de pratiquer un choix parmi les opinions considérées comme vraies - tout au moins partiellement et si elles étaient conciliables - pour en constituer une doctrine censée représenter la vérité et la croyance générale de l'humanité. Se posait alors le problème du choix des critères et du moyen de reconnaissance de la part de vérité de chacun des systèmes ; ce moyen était la raison universelle, (que) l'homme a toujours invoquée depuis cette époque... Très tôt, le mouvement éclectique montre ses limites : tentative idéale d'aboutir aux meilleures synthèses, mais risque permanent de tomber dans la confusion, l'inconsistance de la dispersion. L'histoire montre qu'il a sans doute mieux réussi dans le domaine de l'art que dans le domaine de la philosophie.». Pour les raisons qui précèdent, ce terme est très ambivalent : il peut suivant les auteurs, signifier le meilleur, ou alors au contraire, le pire. Par conséquent, il est utilisé à des fins très contradictoires.
Dans les versions « pro-éclectisme », se trouvent des énoncés comme ceux qui suivent :- « l'histoire de la philosophie avait promu la doctrine éclectique qui combattait le fanatisme et l'intolérance. » ; - « Ce n'est pas de l'éclectisme mais une honnêteté minimale : reconnaître les trouvailles soit de sensibilité, soit d'intelligence.... » ; - « Saviez-vous que le contraire de l'éclectisme, c'est la monomanie ? . » [13] ; - « On ne peut plus négliger l'apport des cliniciens ou théoriciens de grande valeur, quelquesoit leur orientation théorique » [14].
A l'opposé, dans les versions « anti-éclectisme », voici quelques exemples d'arguments : - « Votre éclectisme n'engendre-t-il pas un risque de dispersion ? » - « L'éclectisme, ce sont des greffes dangereuses, du bricolage. ... » - « L'éclectisme peut devenir un moyen facile de faire l'économie de la rigueur, de la cohérence, de la connaissance un peu approfondie du domaine ou de toute "théorie". » - « L'Éclectisme est né d'une sursaturation de tout, une folie. Un bilan absolu de toutes les philosophies et des courants de pensées que la planète ait portés. » [15].
Pour finir, il est à noter que l'éclectisme en psychothérapie, n'est généralement pas utilisé comme on vient de le voir en philosophie, aux fins d'établir une synthèse unique de tous les systèmes de pensée. Il est admis que les différentes conceptualisations en matière de psychothérapie reposent sur des postulats philosophiques souvent incompatibles entre eux. C'est pourquoi l'éclectisme dont il est question ici, intervient à un niveau intermédiaire entre la théorie et la pratique. Il s'agit la plupart du temps d'un éclectisme technique, qui n'implique pas l'adhésion aux concepts théoriques auxquels les procédés utilisés se réfèrent. C'est d'ailleurs en quoi l'éclectisme se distingue de l'intégration qui, pour la plupart des auteurs, cherche à intégrer les points communs dans des métathéories généralisantes.
1.3. INTEGRATION
« Intégration provient du latin integer, entier, pur, et integrare, rendre complet, achever, et désigne le fait de faire entrer une partie dans un ensemble. En mathématiques, l'intégration est largement employée : cette opération définit la grandeur limite de la somme des quantités infinitésimales en nombre indéfiniment croissant. En philosophie, il correspond à l'établissement d'une interdépendance étroite entre les différentes parties d'un organe vivant, d'une société. En psychologie, ce terme fait référence à l'incorporation de nouveaux éléments dans un système. on le retrouve également en physiologie, en économie politique, sociale, etc.. Ses synonymes sont : assimilation, fusion, incorporation, unification... Il s'agit donc bien un aspect complémentaire de l'éclectisme ».Cependant, là encore, il convient de relativiser la définition de ce terme en fonction du contexte des psychothérapies, où il est employé : « il ne s'agit pas d'une entité monolithique ni d'un système unique... ». Ce mouvement présente en réalité une immense hétérogénéité. Il oblige à dépasser le simple mélange technique de méthodes pour s'engager dans une élaboration théorique ou conceptuelle. Quoi qu'il en soit, il paraît utile de rappeler que si l'éclectisme technique, l'intégration théorique, et l'approche des facteurs communs, sont les trois voies vers l'intégration, il n'est pas si évident de distinguer ces trois modes dans le travail clinique : les distinctions entre ces trois termes sont plus d'ordre sémantique et conceptuel, que fonctionnel [16] .
D'après Norcross et Newman, les obstacles à l'intégration sont les suivants : 1) Le fanatisme partisan et les luttes de territoire des psychothérapeutes des systèmes « purs », est le problème le plus important.2) L'insuffisance de la formation à la thérapie éclectique intégrative, est citée en deuxième position 3) Les divergences ontologiques épistémologiques, c'est-à-dire des postulats de base parfois contradictoires sur la nature humaine, les causes déterminantes du développement de la personnalité et les origines de la psychopathologie (Messer,1992) 4) L'insuffisance des recherches sur l'intégration en psychothérapie. 5) L'absence d'un langage commun, notamment les barrières linguistiques, épistémologiques et sociales qui s'opposent au rapprochement.
À l'opposé, des points de complémentarité et/ou de convergence sont décrits : 1) Il est fait référence à un éclectisme normatif, en dépit des pensées et des écoles délimitées [17].Il est bien rare en effet que les thérapeutes n'utilisent pas les concepts étrangers
à leur orientation, fût-ce pour s'y opposer. 2) La prétendue rivalité des systèmes thérapeutiques peut être considérée comme une saine diversité, compte-tenu notamment de l'interaction des cognitions, des comportements et des affects. « la centration sur une composante plutôt que sur une autre devrait sans doute se faire en fonction des caractéristiques du patient plutôt que de la formation du thérapeute » (Driscoll). 3) Chaque modalité et orientation a son « domaine d'expertise particulier » et leurs interrelations peuvent compenser leurs faiblesses respectives (Pinsof). On aide les gens en leur permettant de traduire leurs prises de conscience en actions (Wachtel), mais le style psychanalytique peut permettre de formuler des hypothèses sur la façon dont le patient organise sa perception du monde (Fensterheim).4) L'utilisation de la recherche pour nourrir la pratique, et son affinité avec l'intégration, sont comprises comme pouvant renforcer ce mouvement, au travers de l'approfondissement des similitudes entre différentes orientations pour identifier des mécanismes généraux du changement, et du développement de méthodologies opérationnelles pour l'étude de l'intégration.
1.4. PLURIDISCIPLINARITE ET INTERDISCIPLINARITE
Nous avons voulu mettre ces notions en relief, dans cette partie, parce que selon nous, l'éclectisme et l'intégration en psychothérapie ne vont pas sans s'y référer. D'ailleurs, ces concepts sont peut-être plus appropriés que les précédents, car les questions qu'ils soulèvent sont plus fondamentales et ne concernent pas seulement la psychothérapie, mais encore toutes les sciences.
C'est pourquoi nous empruntons à Pierre Delattre, la position suivante de la problématique :
« C'est un lieu commun de constater que notre connaissance du monde s'est subdivisée en secteurs de plus en plus nombreux et de plus en plus étroits. Cet état de fait est la conséquence de la spécialisation rendue nécessaire par l'accroissement des connaissances et par la diversification des moyens d'investigation.cette spécialisation a eu pour conséquence une véritable ségrégation des disciplines. Les cloisonnements sont devenus aujourd'hui tellement marqués que le danger qu'ils présentent ne peut plus être ignoré. Les jargons ont fait de la science une véritable tour de Babel où chacun, dans son propre domaine, pose et traite ses minuscules problèmes sans trop se soucier de la signification ou des conséquences que ceux-ci peuvent avoir dans d'autres domaines. La nécessité de remédier à cette situation est apparue de plus en plus clairement au cours des dernières décennies. les limites ressenties à l'intérieur de certaines disciplines et le besoin corrélatif de rechercher ailleurs des idées ou des méthodes renouvelées ont agi dans le même sens. c'est ainsi que sont nées des spécialités mixtes.. Le souci proprement humaniste d'une certaine unité du savoir, qui est le meilleur garant contre tous les obscurantismes, a trouvé un regain d'actualité du fait même de la dispersion et de l'hétérogénéité des connaissances. Toutes ces préoccupations concernant les échanges souhaitables entre disciplines ont donné lieu à une terminologie abondante.La pluridisciplinarité peut être entendue comme une association de disciplines qui concourent à une réalisation commune, mais sans que chaque discipline ait à modifier sensiblement sa propre vision des choses et ses propres méthodes... L'interdisciplinarité, en revanche, poursuit des objectifs plus ambitieux. Son but est d'élaborer un formalisme suffisamment général et précis pour permettre d'exprimer dans ce langage unique les concepts, les préoccupations, les contributions d'un nombre plus ou moins grand de disciplines qui, autrement, restent cloisonnées dans leurs jargons respectifs...la compréhension réciproque qui en résultera est l'un des facteurs essentiels d'une meilleure intégration des savoirs. L'histoire des sciences est là pour nous rappeler que les échanges entre des domaines de connaissances éloignés, lorsqu'ils ont pu se produire, ont toujours été la source de progrès scientifiques ou techniques importants. Tout cela montre que l'enjeu des recherches interdisciplinaires est de la plus grande importance. Chaque discipline spécialisée constitue un domaine de connaissances relativement cohérent et coordonné mais, malheureusement aussi, assez fermé sur lui-même. Ce dernier aspect se manifeste à l'évidence dès que l'on cherche à établir des liens entre des disciplines différentes. Il est toujours très difficile de transcrire les connaissances d'une discipline, ou les questions qu'elle se pose, dans le cadre conceptuel et dans le formalisme d'une autre discipline. C'est là l'obstacle majeur que s'efforcent de franchir les recherches interdisciplinaires. » [18].
1.5. DIALECTIQUE
Cette notion se rapporte à la méthode d'analyse dialectique
suggérée par Max Pagès, et que nous avons reprise pour étudier les concepts utilisés dans les différentes théories.
Nous y reviendrons dans la deuxième partie.
D'après Etienne Balibar, le terme « dialectique » dérive du mot composé grec dialegein, indiquant dès le départ que son sens n'est pas simple. La signification la plus courante de ce terme, c'est « parler » et le préfixe "dia" indique l'idée d'un rapport ou d'un échange. La dialectique est donc, d'après l'étymologie, un échange de paroles ou de discours, c'est-à-dire une discussion ou un dialogue ;. elle est la technique du dialogue, ou l'art de la dispute, tel qu'il a été développé et fixé dans le cadre de la pratique politique propre à la cité grecque..la dialectique met en jeu des intermédiaires (dia) ; elle a rapport au Logos, qui n'est pas seulement pour les Grecs le discours ou la raison, mais un principe essentiel de détermination du réel et de la pensée. Avec Platon, la philosophie se constitue en science à part entière. La philosophie, qui se confond avec la dialectique, représente le faîte et le couronnement de l'édifice du savoir, les autres sciences n'étant qu'une sorte de propédeutique à la philosophie.La méthode dialectique est la seule qui, rejetant successivement les hypothèses, s'élève jusqu'au principe même pour assurer ses conclusions.parce qu'elle atteint l'absolu ou l'an-hypothétique, c'est-à-dire le bien. la connaissance de l'être et de l'intelligible qu'on acquiert par la science de la dialectique, est plus claire que celle qu'on acquiert par ce qu'on appelle les sciences, lesquelles ont des hypothèses pour principes. Sans doute ceux qui étudient les objets des sciences. les examinent sans remonter au principe, mais en partant d'hypothèses, ils [n'ont] pas l'intelligence de ces objets. Platon établit une sorte de continuité entre le savoir scientifique et le savoir philosophique, qu'il situe à des niveaux différents : les « sciences » mettent sur la voie de la philosophie, la philosophie procure aux sciences un fondement ultime. L'idée de dialectique est liée à celle d'une progression : elle décrit un passage d'un terme (réel ou pensé) à un autre....elle se présente généralement, et superficiellement, comme un renversement du pour au contre. C'est le cas de la dialectique « réelle » de Platon, qui met en évidence, dans de tels renversements, des incompatibilités ; c'est aussi le cas de la dialectique « formelle » d'Aristote et des dialecticiens classiques, qui procède par objections, par questions et réponses : la dialectique kantienne se formule dans de telles antinomies ; c'est aussi le cas de la dialectique hégélienne, qui engendre, à partir de termes opposés, la résolution et le dépassement.
C'est dire que la dialectique se spécifie toujours dans un raisonnement articulé qui met en jeu des termes distincts : le procès qu'elle révèle ou qui l'engendre est nécessairement complexe. À cela revient finalement la métaphore primitive qui lie la dialectique au dialogue : la dialectique est un drame qui lie entre eux plusieurs personnages (concrets ou abstraits, réels ou imaginaires).Plus profondément, cette réciprocité, ce contraste, sont pensés dans les termes de la négation ou de la contradiction. La dialectique est un procès complexe parce qu'elle tient ensemble, d'un même mouvement, l'identité et l'altérité de ses éléments, le même et l'autre, et parce qu'elle les comprend l'un par l'autre. Ce conflit peut lui-même être présenté selon deux modes antagonistes : comme une contradiction, qui détermine l'autre sur le fond du même, à partir d'une unité essentielle déjà donnée ; ou comme une différence, qui reconnaît l'identité dans l'altérité elle-même, en faisant l'économie d'une hypothèse sur l'unité substantielle ou réflexive de l'être. On pourrait presque dire : dialectique de la contradiction, ou dialectique de l'être ; dialectique de la différence ou dialectique du non-être ; à ceci près que, malgré les apparences, l'une n'est pas le contraire, même direct, de l'autre.
Kant a introduit, à l'état de thème philosophique explicite, le concept d'opposition polaire, de couples de contraires contrastés.
Il propose de distinguer entre l'opposition logique (par la contradiction) et l'opposition réelle (sans contradiction). Tout terme pensable exige un terme opposé, ou seulement complémentaire, par rapport auquel il se différencie. Le couple est la « molécule initiale » de la pensée.L'idée d'une structuration binaire de la démarche de la pensée a été perçue dès les origines les plus reculées de la pensée (notamment chez les présocratiques) jusqu'aux grands systèmes de la philosophie classique (le dualisme cartésien).Le cerveau de l'homme fonctionne de manière à découper toutes les formes de l'expérience naturelle et sociale en segments discontinus associés par paires contrastées, par couples d'oppositions binaires [19]
Références bibliographiques :
[1] Pr W. Huber, Psychothérapies, Nathan U., 1993, p.10
[2] Les psychothérapies, inventaire critique, ESF, 1993, p. 9
[3] Rapport sur la santé
dans le monde, OMS, 2001
[3'] rappelons
ici que l'université se consacre par définition à
l'étude de l'universel
[4] in M. Marie Cardine, O.Chambon et R.Meyer, Psychothérapies, l'Approche intégrative et éclectique,1994
[5] Pr T. Nathan , Les psychologues doivent se saisir du problème des psychothérapies, Psychologie Française, N°45-2, 2000, 99-101.
[6] Pr A. Blanchet, Président de la Société Française de Psychologie, in la lettre de la SFP, n°38
[7'] Voir notamment Analyse avec fin et analyse sans fin, S. Freud, PUF, 4e éd,2002, p.264 : "Nombre d'analystes apprennent à utiliser des mécanismes de défense qui leur permettent de détourner de leur propre personne des conséquences et exigences de l'analyse... ils restent eux-mêmes comme ils sont, et peuvent se soustraire à l'influence critique et correctrice de l'analyse"
[9] Zarka, in Ghiglione, Les Métiers de la Psychologie, Dunod, 1999, p.55 ; Zylberstjejn, in A. Blanchet et al., l'Entretien dans les Sciences Sociales, Dunod, 1985, p.193.
[10] Rapport sur la santé dans le monde, OMS, 2001
[11] Pr W. Huber, Les Psychothérapies, 1993
[13] Simone Landry, Monologue éclectique, Le Mouton Noir, 2003
[14] Hélène David, in Lecomte et Castonguay,Rapprochement et Intégration en Psychothérapie, 1987
[15] R.M. Tremblay, L'Eclectisme
[16] Prs Norcross et Newman, in Psychothérapie Intégrative, 1998, p. 37
[17] Prs Lazarus, J Clin Psychol,1990 May ; 46(3) ; 351-8
[18] Pierre Delattre, Chef du groupe de biologie théorique au Commissariat à l'énergie atomique, responsable de l' Ecole de biologie théorique du CNRS, in Recherches interdisciplinaires, Encyclopedia Universalis, 2003
[19]
Étienne BALIBAR, Professeur Emérite de Philosophie politique, Université Paris X-Nanterre, in La Dialectique, Encyclopedia Universalis, 2003
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